Ce 30 mars, sur France 3, a été diffusé un reportage qui a fait du bruit. Il est en pièces détachées sur dailymotion.
http://www.dailymotion.com/relevance/search/Strip-tease%2B-%2BPolice%2Bet%2Bpolissons%2B/1
Essayez de le voir en entier (2 fois 52’), ce n’est qu’ainsi qu’on comprend toutes les subtilités de la situation.
Pour ceux qui n’ont pas le temps, un court résumé et quelques moments choisis:
Gianni et Corentin sont deux adolescents en décrochage scolaire qui bénéficient d’un suivi policier, résultat d’une collaboration (non explicitée dans le reportage) entre l’école et la police municipale. Comprenons donc bien qu’il s’agit ici d’une action qui n’est ni demandée, ni couverte par la justice, ces deux gamins n’ayant commis aucun délit reconnu : ils ont décroché scolairement et fument des joints (ce qui n’est pas rien mais n’a fait visiblement l’objet d’aucune suite judiciaire!), ils occupent leur temps à leur guise, hors de toute contrainte.
On suit Gianni en particulier. Ses parents sont séparés, s’en préoccupent mais n’ont plus aucune prise sur lui, particulièrement sa mère.
Alors, c’est Arnaud et ses collègues, flics de la police municipale qui vont se charger de lui : ils commencent par établir le rapport de force « Tu le sais cela, qu’on n’a pas de limite ? ». Puis, (dans le désordre) ils suivent les devoirs, ils pratiquent un sport de combat avec accolade à la fin, ils engueulent de manière répétée parfois insultante («espèce de connard »), parfois humiliante (« T’es vraiment une merde »), parfois menaçante (« tu feras la pute dans une cave de la cité »). Ils assument sans s’en cacher ce qu’ils considèrent comme le rôle de père : « Si ton père veut pas te mettre de baffe dans la gueule, nous, ça ne nous dérange pas de t’en mettre ». Arnaud va jusqu’à le renverser de sa chaise pour le prendre à la gorge et montrer physiquement sa supériorité. Une dame, venue d’on ne sait où et dont la seule référence est d’avoir élevé 4 enfants (ce qui donne compétence mais qui reste subjective et sans possibilité de recul), jouera le rôle de « Super Nanny ».
Comme il ne va pas régulièrement travailler au restaurant où il est censé apprendre « la vie », c’est dans une petite entreprise de sécurité (aux abords des centres commerciaux) que l’on va l’envoyer avec uniforme, rangers et tutti quanti…
Dit comme cela, cela a l’air monstrueux et, dans l’idée, ça l’est… L’humiliation n’est jamais un bon moyen de s’adresser ni aux jeunes, ni à personne ! Quelle est la légitimité d’une petite équipe de policiers à se mêler d’éducation de jeunes, même en décrochage scolaire : qu’ils constatent, qu’ils signalent, qu’ils fassent suivre et que quelque chose d’éducatif en découle, ce devrait être évident. Mais ce n’est pas cela qu’ils font…
Et, à suivre ce policier dans la longueur, on ne peut s’empêcher d’être envahi par un sentiment plus diffus. D’abord, on le sent pris dans une stratégie de « bon samaritain »: il veut tirer ces adolescents de leur marasme, on sent qu’il considère son action comme un défi, il met une énergie considérable, on le sent maître de lui (presque toujours !) et sûr que sa politique est la bonne. Zorro est arrivé ! On en vient presque à être compréhensif, comme on l’est dans une situation où aucune autre issue ne semble meilleure, voire possible et où quelqu’un veut enfin bien s’occuper d’une situation qui décourage tout le monde. D’ailleurs dans une reportage fait ultérieurement et diffusé dans un JT début avril, Gianni dit que le policier lui a fait du bien, l’a aidé à s’en sortir : « Il n’a pas été violent, il m’a mis la pression ».
On comprend alors qu’avec ce genre de jeune qui n’a jamais été placé sous aucune autorité (il ne veut plus manger en présence de sa mère depuis qu’il a 8 mois (!), il ne supporte pas la contrainte chez son père), il n’y a plus que la force, plus ou moins bienveillante, qui marche.
Le reportage ayant révélé ses agissements, le policier a été licencié: « cela ne correspond pas à l’image, aux valeurs que porte la Municipalité », dit le Maire.
Et l’on se dit : « C’est trop simple ! On envoie les acteurs de première ligne au feu, sans doute sans consigne précise et en tout cas pas dans un cadre institutionnel et quand ils dérapent, c’est eux qui sont sanctionnés! Quel gâchis, comment a-t-on pu en arriver là?» Un enfant, puis un adolescent comme Gianni, qui n’a pas été contenu dans ses pulsions (son leitmotiv : « Pourquoi j’le fais pas ? parce que j’ai pas envie ! ») se retrouve au bord du précipice et c’est avec des méthodes de commando qu’il faut rattraper la sauce ou du moins essayer.
« De plus, si cet apprentissage au décentrement par rapport à la pulsion ne se fait pas au moment voulu, il se construit comme une immunité de l’individu à la confrontation avec l’autre qui grippe durablement un système pourtant vital. Cela peut se traduire par une difficulté majeure à entrer dans le lien social ou par une façon d’y entrer de manière aberrante, sous le sceau de la toute-puissance. Et de se cogner ainsi violemment aux barrières que le système érige de plus en plus puissamment pour se protéger. »
Car, même en accordant un crédit maximal au policier, il n’en reste pas moins que ce n’est pas l’autorité qu’il a exercée mais la force. On ira relire le chapitre « De l’autorité» dans le livre pour avoir une analyse plus complète.
Bien sûr, il a réussi à avoir le dessus dans ce rapport de force mais il a aussi entretenu chez cet adolescent, comme chez d’autres, l’adage « la loi du plus fort est toujours la meilleure ». A court terme ça a marché (Gianni est retourné au collège), mais à long terme, que peut-il avoir intégré des lois de la vie en société ? Comment peut-il avoir vraiment compris qu’il est un parmi les autres ? Il faut d’abord que les adultes qui l’entourent lui aient signifié qu’il avait, au moins partiellement, à s’accommoder de certaines formes élémentaires de vie sociale (manger en famille, par exemple). « On ne le dira jamais assez : l’accès à l’humanité, à la condition d’être humain, est indissociable de cette confrontation à autrui, à l’alter ego fait d’os et de chair, de désirs et de limites. La recherche d’un terrain d’entente commun qui permette à chacun de vivre en société est l’inévitable apprentissage de l’humanité. » Voilà bien ce qui a fait défaut ici…
En conclusion, on ne peut que redire que le vrai travail collectif (et il ne suffit pas de travailler ensemble pour qu’on puisse parler de travail collectif) est le seul garant pour éviter des épisodes tels que celui-là. La société ne peut seulement cautionner ou sanctionner les attitudes individuelles (in)adéquates, elle doit prévoir de nouveaux lieux et de nouvelles méthodes pour ce genre de problèmes. Quand on voit, par expérience, le débordement des services sociaux s’occupant d’adolescents problématiques et de leur famille, on se dit qu’il y a encore du chemin à faire…