Ses parents ayant demandé à me rencontrer, Laetitia arrive en tête, l’air combatif. Ils m’expliquent qu’elle ne veut plus se lever pour venir à l’école le matin, qu’elle veut être inscrite à l’enseignement à distance, qu’elle a déjà quelques absences non justifiées et que la situation est de plus en plus tendue à la maison, le conflit étant permanent. “Que peut faire l’école pour nous aider?”, demande le père.
Bigre, vaste mission!
Je commence par interroger la fille qui m’explique qu’elle est “dégoûtée” (pour reprendre ses mots) du monde tel qu’il est mais “comme je n’ai pas le courage de me suicider, je veux vivre retirée, sans sortir de chez moi”. Là, je commence à comprendre que la situation n’est pas simple et que, sous des airs de grande assurance, cette jeune est vraiment en souffrance.
Mais bon, moi, comme directrice d’école, mon rôle est de rappeler la loi; je lui explique donc qu’on va tout faire pour l’aider à s’en sortir mais qu’elle est obligée de venir à l’école et que l’enseignement à distance doit faire l’objet d’un accord préalable de l’administration qui n’est pas si facilement obtenu (ce dont je ne suis pas si sûre, mais bon!).
Au fil de l’entretien, je sens aussi la détresse des parents; Laetitia est fille unique de parents qui ne veulent certainement que le bonheur de leur fille et qui sont confrontés à son désespoir manifeste. Elle joue d’ailleurs habilement de ce fait: “S’ils voulaient vraiment mon bonheur, ils accepteraient!”
Le discours social dominant soutient peu les parents d’adolescents en crise: le bien-être est présenté comme un idéal absolu, si pas comme un droit. Comme le disait P.Meirieu dans l’entretien dont je vous parlait la semaine dernière: “Nous sommes à la première génération où ce sont les enfants (quasi tous désirés) qui font le bonheur de la famille. Il s’agit d’un renversement par rapport à des millénaires où les familles faisaient le bonheur des enfants” J’ajouterai: quand elles le pouvaient et ce n’était sans doute pas leur priorité!
L’injonction implicite de faire le bonheur de ses parents est intenable pour un certain nombre d’adolescents qui manifestent durement leur résistance à se voir assigner à cette place. La “preuve” que, dans le cas de Laetitia, quelque chose devait tourner autour de cela, c’est que, quand elle allait chez les grands-parents, elle se levait et se préparait en 20 minutes pour venir à l’école!
La famille s’est tellement privatisée et les enjeux affectifs en son sein sont si énormes qu’elle en arrive vite à des impasses de ce genre. Il est évident que l’école est alors le premier interlocuteur auquel on pense et pourtant, elle ne peut pas grand-chose!
J’ai conseillé à Laetitia et à ses parents d’aller consulter un(e) psychologue; je sais que le premier rendez-vous ne s’est pas bien passé et qu’ils en sont resté là. Jusqu’à la prochaine crise?
Pour la petite histoire, Laetitia m’a donné une occasion en or de clôturer cet entretien. A un moment donné, elle s’est écriée: “Mais tout cela, c’est des caprices de gamine et mes parents, ils n’ont qu’à résister aux caprices de gamine!” J’ai répliqué: “je crois qu’on a tout dit, tu peux retourner en classe”.Elle était interloquée mais elle l’a fait. J’ai ensuite parlé un peu avec les parents pour les renforcer dans leur rôle et plus tard, j’ai revu Laetitia pour lui dire qu’on essayerait de la soutenir, pas en argumentant sur le bien-fondé de sa demande, mais par une attention particulière dans l’école. Elle a terminé l’année sans encombre, mais sans doute n’était-ce que le premier acte d’une pièce encore à venir!