Le billet de la semaine dernière a été publié sur le fil d’actualité de YAPAKA et a amené une réponse de Vincent Magos, directeur de la cellule et psychanalyste. Voici:
“Chère Françoise,
Je n’ai pas encore vu le film et je n’ai pas besoin de le voir pour discuter avec toi de la question gigantesque que tu ouvres:
“Mais en ce qui concerne l’intention de provoquer de la pensée, elle me semble loupée (en témoigne le fait que la critique parle d’un film éprouvant et bouleversant). C’est dommage car les parents d’aujourd’hui ont déjà suffisamment de raisons d’être angoissés, ce qui n’est jamais favorable à une posture éducative sereine. Et laisser entendre, comme le fait le film (à mon avis), que n’importe qui d’entre nous pourrait arriver à de telles extrémités car plongé dans un environnement toxique, éludant la question de la structure psychique fondamentale de l’individu, me semble susceptible de renforcer cette angoisse, déjà suffisamment alimentée par tous les messages émis par le monde dans lequel nous vivons.”
Il se fait que je co-anime un séminaire de psychanalystes autour de films. Et cette semaine, justement je présentais un film qui rejoint cette question. Le film (De bon matin également tiré d’une histoire réelle) montre un cadre de banque qui, un jour, vient au travail avec un révolver et tue son supérieur ainsi qu’un autre cadre. Il va ensuite s’asseoir à son bureau et se remémore les événements qui l’ont amené à de telles extrémités.
Ici aussi, le film fait quelques raccourcis, est parfois un peu simpliste et fait monter en nous l’émotion. C’est en général ce que l’on attend d’un film. Je crois que comme un pavé lancé dans une mare, ce type de film au-delà son impact initial, résonne longtemps en nous. Et, avec le temps, l’émotion peut lentement donner à penser.
Christophe Dejours dont on peut lire entre autre “Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale” montre bien à quel point la vie au travail est essentielle à la vie psychique. Il montre aussi à quel point certaines nouvelles pratiques managériales détruit les pratiques de solidarités, les liens sociaux, les possibilités de sublimations qui sont toujours présentes dans le travail quand celui-ci offre des possibilités de se réaliser, d’être socialement valorisé,… L’inverse produit de la violence sociale et individuelle qui s’exprime par exemple par les suicides sur les lieux de travail.
La tuerie provoquée par le personnage joué par Jean Pierre Daroussin ne serait-elle que le fruit de sa « structure psychique fondamentale », je ne le crois pas. Certes il faut toujours s’interroger sur les choix (de couple, professionnels…) mais il est des rencontres avec des personnes ou avec l’Histoire qui viendront étayer notre structure psychique ou creuser nos fêlures.
« N’importe qui d’entre nous pourrait arriver à de telles extrémités » ? Dans l’histoire contemporaine, la question a commencé à hurler à l’ouverture des camps, je crains qu’elle ne crie encore longtemps en nous, elle nous oblige à je jamais se refermer, à ne jamais nous dédouaner ni de notre inconscient, ni de notre responsabilité politique.
Vincent Magos
Mise à jour du 18 juin 2012 : Après avoir vu le film, je ne retire pas une virgule de ce que j’ai écris en 2010, avant le tournage, ou ci-dessus. Avec subtilité et très loin d’un manichéisme fait de bourreaux et de victimes, il montre les mécanismes à l’oeuvre dans l’emprise.
“A perdre la raison”, un film qui aide à penser? Allez-y et voyez.”
J’y ai répondu:
“Cher Vincent,
Par ton commentaire, je me suis sentie plongée dans un abîme de perplexité, j’ai été voir la bande-annonce du film « De bon matin » ; en fait, les bandes-annonces des deux films pour réaliser qu’elles ne pouvaient pas rendre compte de l’ensemble du film (ça on le savait déjà !).
En fait, je comprends en lisant ta mise à jour qu’on ne parle pas de la mêm chose: rien à redire sur le fait de faire le film sur ce sujet, ni sur son caractère subti et non manichéen.
Mais, j’ai envie de répondre en m’adressant en particulier au(x) psychanalyste(s) et aux analysants passés et actuels, dont J. Lafosse fait partie, et moi aussi d’ailleurs.
« De bon matin » parle du monde du travail et pas n’importe lequel, il donne une bonne idée du cynisme et de cruauté du milieu professionnel actuel. Il ouvre « naturellement » la réflexion sur le social et le politique qui surgit sans doute facilement à la vision du film ; il pose aussi des questions à l’inconscient qui peuvent surgir dans chacun d’entre nous mais qui peuvent être médiatisées par la réflexion politique dans ce cas-ci.
« A perdre la raison » parle d’un multi-infanticide, ce qui particulièrement dans la société dans laquelle nous vivons nous plonge tous dans la sidération, on peut en penser ce qu’on veut (ce qu’on ne manque pas de travailler à YAPAKA !)
Qu’il nous passe par la tête de tuer notre chef ou de tuer nos enfants n’a pas les mêmes effets. On peut sortir du film « A perdre la raison » en trouvant des points d’identifications suffisants avec Muriel pour se dire : « mais au fond, pourquoi pourrais-je, moi, me dégager d’une telle emprise ? » et sans y trouver beaucoup d’éléments pour se rassurer, pour rationaliser, pour sortir de l’angoisse,…
Tout cela pour expliquer que je ne suis pas loin de penser que « A perdre la raison » peut faire effraction dans l’inconscient de certains spectateurs (c’est ce que j’entendais, à demi-mot dans le premier billet en disant que l’objectif de faire penser me semblait loupée). Et cette effraction-là, elle est difficile, très difficile à métaboliser quand on n’est pas en cure (difficile ne veut pas dire impossible et le film est suffisamment subtil pour que l’effraction soit douce, c’est pour cela que je n’avais pas utilisé cette image d’abord).
Pour être claire, je pense que certaines personnes peuvent sortir du film en s’enfermant dans une angoisse de passer à ce type d’acte alors qu’ils ont en eux ce qu’il faut pour
De manière plus générale, cette effraction possible, les analystes et les analysants doivent, à mon avis, l’avoir sans cesse en tête, la soupeser quand ils adressent un message, une œuvre (ici, le film) à une personne ou à un groupe, (ici le public). Car si certains ont les ressources et les endroits pour travailler ces questions, combien ne l’ont pas ? combien sont laissés seuls à leurs angoisses ?
Ceux-là « se dédouanent de leur inconscient » ? Peut-être et ce n’est certes pas l’idéal mais il n’est du rôle de personne de secouer, plus ou moins volontairement, l’inconscient de l’autre sur des questions dont on sait qu’elles agitent déjà tellement la société que les facteurs contenants en sont de plus en plus aléatoires et que ceux qui peuvent les assumer (hors de la cure analytique, bien sûr ; je pense au professionnel de l’éducation de première ligne) ne savent déjà plus où donner de la tête et là, cette expression est à prendre au sens propre !
P.S. Convoquer la « grande histoire » et l’ouverture des camps pour mettre en perspective des évènements qui restent de « petites histoires » m’a semblé particulièrement lourd à porter!”